On reconnait la paix au bruit qu’elle fait quand elle s’en va

Nous commémorions ce dimanche le centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918. La Grande Guerre a fait 1,7 million de morts en France, et plus de 4 millions de blessés. Près de 10 millions de morts au total, majoritairement en Europe. Nos cérémonies sont avant tout une manière de se souvenir de ces blessures humaines et territoriales, c’était le sens de l’itinérance mémorielle du Président de la République et de la cérémonie de l’Arc de Triomphe. Elles sont aussi le moment de se souvenir de ce qu’était l’Europe des divisions, des nations les unes contre les autres, des peuples qui ne conçoivent leur destin que par opposition à celui de leurs voisins ou avec l’étranger en général. Ces cérémonies sont donc aussi une célébration de la paix, préalable et pilier central d’une Europe qui n’a pu réellement se construire qu’après une nouvelle expérience de guerre mondiale et totale en 1939-1945.

Mais aujourd’hui, force est de constater que le souvenir de guerre touche de moins en moins de monde, et que les appels à la paix portent moins. Pourquoi ?

D’abord, parce que peu de Français ont vécu la guerre. Un jeune homme qui avait 18 ans en 1939 en aurait aujourd’hui 97. Le dernier poilu et donc témoin direct de la Première Guerre Mondiale, Lazare Ponticelli, est mort il y a 10 ans. La parole de Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 » se fait de plus en plus lointaine : « As-tu jamais songé aux autres morts, ceux que nous n’avons pas connus, tous les morts de tous les régiments ? ». Il y a donc une distanciation de plus en plus forte, sous l’effet du temps, avec l’horreur de ces conflits, transmise par des témoignages de plus en plus indirects et éloignés. La paix est devenue une situation « normale » en Europe qui parle peu aux nouvelles générations.

Le projet initial de l’Europe était d’établir la paix, de construire un destin commun liant enfin ces peuples qui s’étaient entre-déchirés pendant des siècles.

Ce destin devait s’inscrire dans une logique de progrès économique et social. Même si le bilan est mitigé, il y a des points positifs. Nous n’avons pas connu de conflit majeur en Europe depuis 70 ans. L’avènement du marché commun et le traité de Maastricht ont permis à nos économies de se renforcer avec davantage de débouchés pour les entreprises et de nouveaux biens et services pour nos concitoyens, et une convergence dans plusieurs pans de notre politique économique, notamment via la monnaie commune. Cela a permis d’avoir une diplomatie plus forte et une logique commerciale commune et cohérente pour un espace de plus de 500 millions d’habitants. La libre-circulation dans l’espace Schengen a rapproché les peuples et a donné corps à une culture européenne, notamment via le symbole du programme Erasmus.

Mais aujourd’hui, sous l’effet de la grave crise de 2008 notamment, ce progrès marque le pas, et il reste beaucoup à faire pour que l’Europe protège durablement ses citoyens.

Une forme de concurrence s’est installée entre Etats et peuples, parfois déloyale, avec des pratiques de dumping et des discours aux accents nationalistes (« mon pays d’abord »). Nous peinons à imposer une taxe commune aux géants du numérique, qui paient peu d’impôts en France à cause de la logique fiscale individualiste de l’Irlande. Des entreprises délocalisent des emplois là où les salaires sont plus faibles dans l’Union, et donnent le sentiment aux travailleurs français d’une forme de concurrence déloyale entre salariés européens. Les ambitions écologiques sont disparates. La France est pionnière dans les combats comme celui du glyphosate ou des néonicotinoïdes. Mais c’est à l’échelle de l’Europe que nous devons relever ce défi, et certains pays grèvent les avancées par manque de courage ou par démagogie, en bafouant leurs engagements.

Il existe un sentiment grandissant d’une Union Européenne qui n’est pas soumise à un contrôle démocratique, mais à des négociations entre chefs d’Etat ou de Gouvernement, et à une Commission Européenne qui prend des décisions sans interaction directe avec le peuple.

Nous opposons depuis des années aux démagogues et aux nationalistes les arguments du « plus jamais ça », « ce sera pire avec vous », « sortir de l’Europe c’est le néant ». Mais il est temps de donner de la légitimité politique à l’Union Européenne, en évitant l’écueil de projets technocratiques.

Nous avons su faire converger des monnaies très différentes pour faire l’Euro.

Il est temps d’avoir le même courage pour les minimas sociaux, la fiscalité et l’environnement, en s’alignant par le haut,

quitte à aider les pays les moins développés pour qu’ils acceptent les sacrifices, et à avancer sans ceux qui n’y sont pas prêts. Il est temps d’interroger le mode de scrutin européen, pour que les citoyens soient consultés plus directement et régulièrement sur l’avenir de l’Union. Cela concerne notamment le mode de désignation de l’exécutif bruxellois, qui pour beaucoup n’a pas de visage autre que celui de la contrainte normative. Il est temps d’interroger les processus de prise de décision, trop souvent bloqués par la règle de l’unanimité, qui a peu de sens à 27.

Le Président de la République a prononcé ce week-end un vibrant appel à la paix, nous appelant à prendre conscience à quel point elle est précieuse en citant Prévert : « on reconnait la paix au bruit qu’elle fait quand elle s’en va ». Nous voulons demain bâtir sur cette histoire une Europe qui protège et qui donne un avenir. Une Europe qui protège face au réchauffement climatique, au chômage, au déclassement, à la transition numérique, au terrorisme, aux aléas des crises mondiales. La paix dépend de la santé économique et sociale des sociétés. Les immenses difficultés économiques de l’Allemagne suite au traité de Versailles ont porté le germe du nationalisme et de la seconde guerre mondiale.

Il n’y a qu’avec des actes politiques qui répondent aux préoccupations des peuples que nous prouverons que l’Europe n’est pas un vain projet. C’est peut-être la meilleure manière de rendre hommage à ceux qui sont tombés pour donner à d’autres la force de la construire.

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