La laïcité, un principe de liberté qui exige discernement et sens de l’Histoire

Ces dernières semaines, plusieurs actualités ont réveillé le débat sur la laïcité, souvent sans que ces sujets n’y soient directement liés : prise de parole à la télévision d’une jeune syndicaliste portant un voile, débat sur la classification des associations cultuelles comme représentants d’intérêts…

La laïcité est un principe propre à notre République, qui puise sa source dans l’Histoire de France, dans plusieurs de nos lois dont bien sûr la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905. La comprendre, c’est faire preuve de ce recul historique, et de discernement. Et ne jamais oublier qu’elle est un principe de liberté.

L’Histoire de la France, à l’égard des religions, a été passionnée et conflictuelle. Longtemps, les pouvoirs politique et religieux ont été intriqués, entremêlés, conduisant parfois à la guerre civile, comme au XVIème siècle entre catholiques et protestants, situation apaisée par Henri IV avec l’édit de Nantes, qui était une première forme de reconnaissance de la diversité des cultes. Pendant le siècle des Lumières, de nombreux intellectuels ont porté un combat contre la prégnance du pouvoir religieux sur les consciences, dans une logique d’émancipation de l’individu par la raison. Ce combat a continué jusqu’aux lois Ferry, qui soulignaient en creux une volonté politique de la part de l’Etat de reprendre l’ascendant sur le clergé dans le domaine de l’éducation. La laïcité est donc une question très ancienne !

Le 9 décembre 1905 était votée la fameuse loi de Séparation des Eglises et de l’Etat. Elle a fait l’objet de débats très virulents entre deux visions de la laïcité : une laïcité anticléricale, qui visait à éliminer la religion de la société ; et une laïcité d’apaisement, qui visait à organiser le vivre-ensemble dans un cadre de liberté. C’est cette seconde vision qui l’a emporté, grâce au talent d’Aristide Briand. D’une certaine manière, ce conflit se reflète encore dans les débats contemporains, chacun s’estimant « plus » ou « mieux » laïque que l’autre.

La laïcité, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, de ne plus croire, ou de changer de religion. La loi de 1905 reprend d’ailleurs les principes fondamentaux de la liberté de conscience édictés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. C’est aussi un principe de neutralité de l’Etat et des agents du services publics à l’égard des religions. L’Etat est laïque, pas la société, qui se structure aussi en partie par le fait religieux. Croire doit toujours être un choix. Il résulte parfois d’une culture ou d’une éducation. Notre droit et notre laïcité nous protègent : personne ne peut, en France, se faire imposer une croyance, une pratique ou une tenue par qui que ce soit.

Le respect des lois de la République prévaut sur tout. Mais concevoir la laïcité contre la religion est pour moi un contresens. Certains cherchent même à convaincre que la religion est intrinsèquement mauvaise. Ceux-là sont faits du même bois que les fondamentalistes religieux, puisqu’ils érigent la laïcité en « contre-religion ». Ils mènent une guerre idéologique qui vise à imposer cette « contre-religion » à tous, de la même manière que d’autres cherchent à diffuser leur fondamentalisme religieux. La laïcité française est tout sauf une arme contre la religion.

Nous, Français, peuple rationnel, sommes pourtant prompts aux passions sur certains sujets. C’est le cas de la laïcité. Notre histoire est ainsi faite que l’on s’est beaucoup battu contre tout ce qui peut emprisonner les consciences, et pourtant nous tendons assez naturellement vers une forme d’universalisme jacobin qui nous pousse à penser que certaines valeurs doivent être admises par tous nos concitoyens, voire par le monde entier. Je crois qu’aujourd’hui, il faut donc aussi savoir se battre contre nos passions pour raison garder !

Prenons la question du voile. Il n’est pas interdit de le porter dans l’espace public en France, comme il n’est pas interdit de porter une croix ou une kippa. Depuis 2004, dans les écoles, collèges et lycées publics, il est interdit aux élèves de manifester ostensiblement leur appartenance religieuse par le port de signes ou tenues. Par ailleurs, depuis 2010, il est interdit de dissimuler son visage dans l’espace public pour des raisons de sécurité et d’interaction sociale, ce qui s’applique donc au voile intégral.

Certains veulent instaurer une « police du vêtement », qui n’est pas si éloignée d’une « police de la pensée ». Interdire le port du voile n’est ni pertinent ni efficace, et Aristide Briand l’avait déjà vu il y a plus d’un siècle au sujet de l’interdiction de la soutane. Mettant en garde contre l’intolérance et le ridicule d’une telle mesure, il eut cette formule fameuse : « mais la soutane une fois supprimée […] si l’église y trouvait son intérêt, l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aurait tôt fait de créer un vêtement nouveau […] pour permettre au passant de distinguer au premier coup d’œil un prêtre de tout autre citoyen. »

La question centrale est celle du choix des femmes. C’est pourquoi il faut leur donner la parole. Notre laïcité garantit un équilibre clair : si le port du voile résulte d’une pression, il y a atteinte à la liberté, et le droit français prévoit de dures sanctions. Si une femme porte le voile par choix, personne ne peut l’obliger à le retirer, chacun peut se vêtir comme il le souhaite du moment qu’il ne perturbe pas l’ordre public. C’est cette liberté pour laquelle je m’engage en tant que Député. Ce n’est pas en interdisant le port du voile que l’on améliorera le vivre-ensemble et l’intégration. C’est encore moins en interdisant un vêtement qu’on lutte contre la propagation d’idées qui nous déplaisent. Au contraire, ces interdictions provoquent irrémédiablement des résistances et donnent des arguments aux fondamentalistes.

Prenons à présent l’organisation des cultes : heureusement que l’Etat est en relation avec eux pour structurer la vie en société ! J’ai choisi de voter contre les amendements qui visaient à maintenir les associations cultuelles dans la liste des « représentants d’intérêts ». La loi de 1905, de « séparation », garantit bien que les cultes n’ont pas à influer sur la décision publique, mais aussi que l’Etat ne doit pas s’immiscer dans leur fonctionnement. Il existe des associations « loi 1901 » (c’est notamment le cas de certains acteurs des débats de 2013 autour du « mariage pour tous » comme Civitas ou Alliance Vita), qui sont soumises aux obligations relatives aux lobbies, et des associations « loi 1905 », qui ont pour objet exclusif l’organisation et l’exercice d’un culte. Elles portent leur vision du monde, liée à l’exercice d’une spiritualité, mais en aucun cas elles ne sont autorisées à représenter des intérêts privés.

Les considérer comme des représentants d’intérêts est donc un contresens majeur, et c’est tout le contraire d’un acte laïque puisqu’il est contraire à notre conception de la laïcité que les représentants des cultes fassent pression sur les décisions publiques.

Mais l’activité de lobbying qui se résume à faire pression est à discerner avec le fait d’exprimer une opinion : ne faisons pas de confusion entre la parole que peuvent prendre les représentants des cultes dans le débat public, et la fonction de représentants d’intérêts telle que définie par la loi « Sapin II ».

Les associations à objet cultuel peuvent avoir des relations avec des administrations sans qu’il n’y ait la moindre volonté d’influer sur la décision publique, mais dans une logique d’organisation de la vie dans notre République. Par exemple, les collectivités sont souvent propriétaires de lieux mis à la disposition des cultes, dont les églises. Le curé devrait donc se déclarer, comme représentant d’intérêt, auprès de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique pour pouvoir parler avec le Maire ?

La « belle » laïcité d’Aristide Briand, c’est celle qui permet de coexister dans le respect des libertés et de l’ordre public. La laïcité fait partie de notre contrat social, qui permet à ceux qui ne pensent pas le monde de la même manière de vivre ensemble en paix, qui permet à l’Etat et aux cultes d’agir de manière indépendante. La laïcité est un principe d’ouverture et de tolérance, pas de division ou de négation de l’altérité.

3 commentaires

  1. La question du choix des femmes mériterait d’etre creusée un peu plus. Il y a différente formes de pression : celle d’un mari, d’un père ou d’un frère dans le contexte familial, mais aussi la pression sociale qui structure des communautés, des quartiers, des villes. Cette dernière forme de pression est plus difficile à démontrer. Qui peut-on accuser ? Il n’y a pas un coupable précis. C’est pourtant cette pression que vivent un nombre croissant de nos concitoyennes. C’est la raison pour laquelle la question du voile me paraît plus complexe que celle que tu proposes ici, et qu’il est surtout un symptôme d’un problème plus grave, le vrai problème auquel fait face notre laïcité : un communautarisme grandissant et une radicalisation des religions, notamment de l’islam.

  2. Quand je pense que j’ai voté pour vous et financé votre campagne. Quel contresens. « il est contraire à notre conception de la laïcité que les représentants des cultes fassent pression sur les décisions publiques » donc on les retire des lobbys pour ne plus savoir quelles pressions ou quelle influence ils exercent. Absurde. Quel contresens aussi de considérer le voile comme un simple marqueur de croyance (sans qu’il soit bien entendu ni nécessaire ni souhaitable de l’interdire). Finalement c’est un naufrage dans le clientélisme.

  3. Votre angélisme me fait douter de votre expérience politique, comme de votre mémoire. « Il est contraire à notre conception de la laïcité que les représentants des cultes fassent pression sur les décisions publiques », écrivez-vous. Or l’Eglise, les églises ne se sont jamais contentées d’exprimer une opinion : elles ont tout mis en oeuvre pour faire prévaloir leur position, y compris sur le suffrage universel ou sur les représentants de l’Etat (j’en fus). Cette reculade grave, à la veille de l’examen de textes essentiels à notre liberté individuelle (PMA, droit à une fin de vie librement choisie…), fait douter de la qualité de l’engagement des soutiens de la politique initiée par Emmanuel Macron. Je crains fort m’être trompé dans mes choix, que je ne regrette pas dans la mesure où c’était le seul moyen de faire barrage à l’extrême droite, mais qui rejoint, hélas, tous mes votes par défaut des autres présidentielles et législatives. Pauvre République ! (je précise que j’ai plus de soixante ans de militantisme). Cordialement désabusé,

    Yvan Beuvard

    PS : quant à la participation « citoyenne », la refonte des limitations de vitesse pouvait en être la meilleure illustration, en dehors de tout cadre partisan. Rassembler, de façon claire et ordonnée, pour chaque tronçon de route usagers et riverains, autour de données fiables (accidentologie, mesures diverses, état du revêtement etc…) et leur demander de se mettre d’accord, avant de soumettre leur choix à un conseil de « sages » aurait certes pris du temps, mais là encore le centralisme dont nous sommes victimes ne semble gêner personne. Dans ce cas, je ne vois pas de différence fondamentale, si ce n’est le pluripartisme, avec le régime chinois. La différence est que la grande majorité des Chinois adhérent à ce régime, éclairé… (je connais bien la Chine où je séjourne régulièrement depuis plus de dix ans).

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